En déplacement à Mayotte ce lundi 23 février, le ministre de la Justice Gérald Darmanin a placé sa visite sous le signe de la fermeté, de la reconstruction et du renforcement des moyens judiciaires. Attendu de pied ferme par les magistrats et les professionnels du droit, le garde des Sceaux a annoncé plusieurs mesures, notamment la création de 250 à 300 places de prison supplémentaires « d’ici un an et demi », tout en reconnaissant les difficultés persistantes que traverse l’institution judiciaire dans le 101e département.
Une justice fragilisée par le manque de moyens
Au cœur des échanges : le sous-effectif chronique au sein du tribunal judiciaire de Mamoudzou. Alors que 18 à 20 magistrats seraient nécessaires pour un fonctionnement normal, seuls 16 sont actuellement en poste. Un poste clé de juge des libertés et de la détention reste vacant, tandis que les greffiers sont également en nombre insuffisant.
La présidente du tribunal judiciaire, Sophie de Borggraef, avait récemment dénoncé des « moyens pas à la hauteur » dans un contexte marqué par une forte activité pénale. À Mayotte, un tiers des faits de délinquance et de criminalité seraient commis par des mineurs, dans un territoire confronté à de multiples crises : insécurité, immigration irrégulière, précarité sociale et chômage massif des jeunes.
À ces difficultés humaines s’ajoutent des conditions matérielles dégradées. Le passage du cyclone Chido le 14 décembre 2024 a lourdement endommagé les infrastructures judiciaires : un bâtiment sur trois du tribunal a été détruit, obligeant les services à se disperser dans des locaux loués à travers la ville. Le ministre a assuré que les travaux seraient achevés le 8 juillet prochain et qu’il reviendrait personnellement inaugurer le site rénové. Il a également évoqué la perspective d’un futur site judiciaire regroupant tribunal judiciaire et tribunal administratif.
Surpopulation carcérale : cap sur une deuxième prison
La visite du ministre a débuté au centre pénitentiaire de Majicavo, conçu pour 278 détenus mais affichant régulièrement un taux d’occupation supérieur à 200 %. Face à cette situation, Gérald Darmanin a confirmé le lancement rapide des études pour la construction d’un nouvel établissement pénitentiaire modulaire de 250 à 300 places.
Deux terrains ont été identifiés, et le ministre a indiqué qu’il reviendrait en juillet avec l’Agence publique pour l’immobilier de la justice (APIJ) afin de confirmer le site retenu. Ce projet, initialement annoncé en 2022 sous un format de prison « en dur » de 400 places, avait été bloqué en raison de la question du foncier, problématique structurelle à Mayotte.
En parallèle, des travaux immédiats seront engagés à Majicavo : installation de filets anti-projections pour lutter contre l’introduction d’objets illicites, rénovation de la cuisine centrale devenue insuffisante, pour un montant d’environ 2 millions d’euros.
Le ministre a également insisté sur l’expulsion des détenus étrangers condamnés, rappelant que près de 50 % des détenus sont de nationalité étrangère et que 270 expulsions ont été réalisées l’an dernier.
Jeunesse sous main de justice : priorité à l’éducation
Autre temps fort du déplacement : l’inauguration de l’unité éducative en milieu ouvert (UEMO) de Petite-Terre, relevant de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). La structure suit environ 800 à 1 000 jeunes par an, dans un contexte marqué par un taux de chômage des jeunes avoisinant les 50 % et un fort décrochage scolaire.
Le garde des Sceaux a reconnu une dizaine de postes vacants au sein des services de la PJJ à Mayotte et a promis un renforcement des effectifs. Il a également annoncé une réforme visant à augmenter significativement le volume horaire d’enseignement pour les mineurs pris en charge, certains ne bénéficiant jusqu’ici que de 5 à 10 heures de cours hebdomadaires, contre 25 à 30 heures dans le système scolaire classique.
Concernant les mineurs en situation irrégulière, le ministre a tenu une ligne ferme, estimant que ceux qui ne disposent pas d’un droit au séjour doivent être expulsés avec leurs familles. Parallèlement, il a insisté sur la nécessité de mieux protéger les enfants victimes de violences intrafamiliales, soulignant l’importance d’un accompagnement « de la naissance à la majorité ».
Deux circulaires pour les Outre-mer
En amont de sa visite, Gérald Darmanin a signé deux circulaires importantes destinées aux juridictions ultramarines. La première fixe les orientations de politique pénale, avec un accent sur la lutte contre les violences du quotidien, la criminalité organisée, la violence armée, les atteintes à la probité et les violences intrafamiliales.
La seconde porte sur la résorption du désordre foncier, problématique majeure à Mayotte. L’absence de titres clairs de propriété freine le développement économique et complique les projets d’aménagement – y compris la construction d’équipements publics comme les établissements pénitentiaires. Le ministre encourage notamment le recours à la procédure accélérée au fond pour faciliter la reconnaissance des droits de propriété.
Une visite sous le signe de la fermeté
À l’issue de son déplacement, le ministre a défendu une « politique de fermeté » en matière pénale et carcérale, affirmant vouloir accompagner les magistrats tout en exigeant une réponse judiciaire « lisible et réactive ».
Si certaines annonces – notamment sur la deuxième prison – ont été accueillies avec prudence par les syndicats, cette visite marque une étape politique importante pour la justice mahoraise. Reste désormais à concrétiser les engagements pris, dans un territoire où les attentes en matière de sécurité et de moyens judiciaires demeurent particulièrement fortes.
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